Vous l’avez sans doute remarqué au marché ou chez votre poissonnier : les bulots ont pris une direction que personne n’attendait. Ce coquillage populaire, longtemps synonyme d’apéritif en bord de mer à prix accessible, affiche aujourd’hui jusqu’à 20 € le kilo en poissonnerie. C’est quatre à cinq fois plus qu’il y a une dizaine d’années. Derrière cette flambée, trois causes structurelles se combinent : le réchauffement climatique, la surpêche et la hausse des coûts d’exploitation.
🐚 Ce qu’il faut retenir
Combien coûte un kilo de bulots aujourd’hui ?
Pour comprendre l’ampleur de la hausse, voici ce que donnent les prix selon les circuits de vente et les formats disponibles :
| Format | Prix actuel | Prix il y a 7-8 ans |
|---|---|---|
| Bulots cuits en poissonnerie | ~20 €/kg | ~4 €/kg |
| Bulots vivants | ~16 €/kg | ~3 €/kg |
| Prix à la criée | ~7,20 €/kg | ~2,80 €/kg |
Entre 2021 et 2022, le prix du bulot au kilo a doublé en une seule année. Une progression aussi rapide ne s’explique pas par un simple effet de marché. La conséquence se voit directement sur les étals : les bulots sont souvent les premiers retirés des plateaux de fruits de mer quand les clients cherchent à alléger la note.
Pourquoi le prix du bulot a-t-il autant augmenté ?
Trois facteurs se renforcent mutuellement. Aucun ne suffit à lui seul à expliquer une telle progression, mais leur combinaison crée un effet ciseau sur l’offre disponible et les coûts de production.
Le réchauffement climatique perturbe la reproduction

Le buccin (son nom scientifique est Buccinum undatum) est une espèce d’eaux froides. C’est sa condition de développement et de reproduction. Or les données de l’Ifremer font état d’un réchauffement de +1 à +1,5 °C des eaux côtières normandes et bretonnes. En été, la température atteint désormais 20 °C là où elle dépassait rarement 18 °C auparavant.
Ce décalage thermique réduit l’émission de pontes par les femelles et limite l’éclosion des juvéniles. Autre effet direct : le bulot s’enfouit plus profondément dans la vase pour trouver des eaux plus fraîches. Les pêcheurs, qui travaillaient à 500 mètres du rivage, doivent aujourd’hui aller chercher la ressource à 4 ou 5 kilomètres au large. Résultat : plus de carburant, plus de temps de mer, et des captures en baisse malgré un effort maintenu.
La surpêche a fragilisé des stocks déjà sous pression
Quand d’autres espèces se raréfient, les pêcheurs se reportent sur ce qui reste disponible. C’est exactement ce qui s’est produit avec le bulot lorsque les stocks de sole ont décliné : une pression supplémentaire sur une ressource déjà fragilisée par le réchauffement. Ce phénomène de report massif a accéléré la raréfaction du bulot sur l’ensemble de la façade Manche-Atlantique.
Le précédent des moules sauvages de la côte est de la Manche, qui ont disparu pour des raisons identiques, donne une idée de ce que peut produire la combinaison de ces deux facteurs. Le tourteau suit aujourd’hui la même trajectoire, devenu lui aussi rare et coûteux sur les marchés.
Des coûts d’exploitation qui ne cessent de grimper
La flambée du prix du gazole a alourdi les charges des bateaux de pêche de façon significative. Les salaires des marins, eux, doivent être maintenus même quand les captures diminuent. Quand un bulotier rentre au port avec deux fois moins de coquillages qu’il y a cinq ans, ses coûts fixes ne sont pas couverts pour autant. Cette équation se répercute mécaniquement sur le prix de vente final. Les poissonniers absorbent une partie de la pression, mais pas l’intégralité.
Les stocks de bulots se sont-ils vraiment effondrés ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. À Granville, premier port bulotier d’Europe et détenteur de l’IGP « Bulot de la baie de Granville », les volumes débarqués sont passés de 30 tonnes à 7 ou 8 tonnes en moins de dix ans, soit une baisse de plus de 75 %. À l’échelle de la Manche ouest, les débarquements sont passés de 13 500 tonnes en 2012 à moins de 8 000 tonnes plus récemment, une chute de 40 % en une décennie.
Jérôme Féron, pêcheur basé à Dieppe, résume la situation avec une clarté sans détour : son quota théorique est de 1,2 tonne par sortie, mais ses captures réelles tournent autour de 600 kg. Même le « bulot moche », ces individus trop petits ou mal formés que les mareyeurs rejetaient autrefois systématiquement, est désormais commercialisé tant la ressource se fait rare. C’est un signal fort.
Des mesures de régulation ont été engagées : réduction des quotas depuis 2020, fermeture de la pêche le week-end dans la plupart des ports normands, fermeture totale en janvier à Granville. Selon Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches de Normandie, le bulot pourrait bien devenir un produit de luxe si la tendance ne s’inverse pas. Certains bulotiers demandent déjà une double licence pour se reconvertir vers la coquille Saint-Jacques, dont la biomasse progresse dans les mêmes zones.
Pour aller plus loin sur la question du rapport qualité-prix dans les produits régionaux français, vous pouvez consulter notre article sur les vins de Bourgogne accessibles sans sacrifier la qualité.
Comment bien choisir ses bulots et en tirer le meilleur ?
À ce prix, autant savoir ce qu’on achète. Voici les critères à vérifier avant de mettre des bulots dans votre panier :
- Couleur ivoire : c’est le signe d’un bulot frais. Une teinte beige ou rosée indique que le coquillage a vieilli.
- Taille : un gros bulot offre une chair plus ferme et plus dense.
- Conservation : les bulots cuits en coquille se gardent 5 à 7 jours au réfrigérateur. Après ouverture, consommez-les dans les 24 heures.
- Quantité : comptez 500 g par personne pour une entrée généreuse.
Sur le plan nutritionnel, le bulot présente un profil solide : riche en protéines, très faible en matières grasses, et bonne source de minéraux. À grammage équivalent, peu de produits de la mer offrent ce rapport valeur nutritive/prix, même à 20 € le kilo. C’est un argument qui pèse quand on hésite à arbitrer sur le plateau de fruits de mer.


