Le vignoble de Bourgogne est l’un des plus anciens et des plus réputés au monde, construit sur près de deux millénaires d’histoire. Son excellence ne doit rien au hasard : elle résulte d’une succession d’acteurs, Celtes, Romains, moines, Ducs, qui ont chacun posé une pierre à l’édifice. Comprendre cette histoire, c’est comprendre pourquoi une parcelle de quelques ares à Gevrey-Chambertin ou à Puligny-Montrachet peut valoir une fortune, et pourquoi le monde entier continue de regarder la Bourgogne comme une référence absolue.
🍷 Ce qu’il faut retenir
Les origines du vignoble de Bourgogne remontent-elles vraiment aux Celtes ?
Oui, et bien au-delà de ce qu’on imagine souvent. Dès le VIe siècle avant notre ère, les Celtes Éduens consomment du vin en Bourgogne. La preuve la plus parlante en est le vase de Vix, un cratère de plus de mille litres découvert en Côte-d’Or, vestige direct d’une culture du vin antérieure à Rome.
À Bibracte, capitale des Éduens sur le Mont Beuvray, les fouilles ont mis au jour des centaines de milliers d’amphores italiennes. Le commerce était massif, au point que certains Gaulois échangeaient du vin contre des esclaves. On retrouve les mêmes traces à Alésia, confirmant l’ampleur de ces échanges entre la péninsule italique et la Gaule.
Ce qui rend cette période essentielle pour l’histoire du vignoble bourguignon, c’est l’identification génétique de la vitis allobrogica, un cépage celte considéré comme l’ancêtre probable du Pinot noir. La Bourgogne n’a pas attendu les légions pour tisser un lien profond avec la vigne.
Comment les Romains ont-ils ancré la vigne en Bourgogne ?
Après la conquête de la Gaule, les Romains abandonnent Bibracte et fondent Autun comme nouvelle capitale régionale. C’est depuis cette cité que se diffuse la viticulture organisée, portée par les élites gallo-romaines qui plantent des vignes de manière structurée dès le premier siècle de notre ère.
La villa des Tuillières à Gevrey-Chambertin figure parmi les premiers vignobles identifiés de la région. Des installations de vinification sont également attestées à Selongey à la même époque. Le vin supplante progressivement la bière sur les tables bourguignonnes, et les Gaulois apportent au passage une innovation durable : le tonneau en bois, qui remplace l’amphore pour le transport.
Une anecdote illustre bien la différence de culture entre les deux peuples : les Romains buvaient leur vin coupé d’eau, parfois à raison de vingt-quatre volumes d’eau pour un de vin. Les Gaulois le buvaient pur et se voyaient qualifiés de « barbares » pour cela. La première preuve écrite de la réputation du vignoble date de cette période : un orateur nommé Eumène, dans un discours adressé à l’empereur Constantin, vante les « vignes anciennes et admirables » de la région. Le vignoble est déjà reconnu pour la qualité de ses vins.
Pourquoi les moines ont-ils fait basculer le vignoble bourguignon vers l’excellence ?
Quand l’Empire s’effondre, c’est l’Église qui préserve le vignoble. Dès la fin du VIe siècle, le roi burgonde Gontran lègue des vignobles dijonnais à l’abbaye Saint-Bénigne : c’est la première donation monastique majeure de la région. Les ordres religieux accumulent ensuite des terres viticoles du Chablisien au Mâconnais, en passant par toute la Côte d’Or. Deux abbayes changent la donne en profondeur : Cluny, puis Cîteaux, fondée par Robert de Molesme. Les cisterciens apportent une rigueur et une méthode qui transforment la viticulture locale.
Les clos, une invention monastique qui redéfinit le vignoble
La contribution la plus visible des moines reste l’invention des clos : des parcelles délimitées par des murs en pierres sèches. Leur fonction première était purement pratique, protéger les vignes des troupeaux en libre pâturage. Les pierres retirées du sol, gênantes pour le travail de la vigne, étaient simplement disposées en bordure. Le Clos de Vougeot, créé par les cisterciens au début du XIIe siècle, incarne ce savoir-faire mieux que tout autre. Il acquiert une réputation telle que les cardinaux d’Avignon exigent que l’abbé de Cîteaux leur en fasse livrer directement. La notion de « meilleurs vins de la chrétienté » commence à circuler à travers l’Europe.
La naissance empirique du concept de « climat »
Au fil des générations, les moines observent que deux parcelles voisines ne produisent pas le même vin, même cépage, même exposition. De cette observation patiente naît le concept bourguignon de « climat » : une parcelle délimitée, nommée, aux attributs spécifiques de sol, d’exposition et d’hydrométrie. Ce concept, formalisé bien plus tard par les autorités viticoles, structure aujourd’hui l’ensemble du vignoble. On recense plus de mille huit cents Climats en Bourgogne, dont plus de six cents classés en appellation Village, Premier Cru ou Grand Cru. C’est cette notion qui vaudra à la Bourgogne son inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO.
Comment les Ducs de Bourgogne ont-ils imposé le Pinot noir ?
La Maison de Valois prend le contrôle du duché au milieu du XIVe siècle et s’impose comme le premier régulateur de la qualité viticole. L’acte fondateur reste le décret de Philippe le Hardi, prononcé à la fin du même siècle. Le Gamay, cépage plus productif mais jugé inférieur, est déclaré « déloyal plant » et banni du vignoble. Les engrais organiques destinés à gonfler les rendements sont également interdits. Résultat direct : le Pinot noir s’impose comme cépage exclusif des vins rouges bourguignons, une décision dont les effets structurent encore le vignoble aujourd’hui.
Nicolas Rolin, chancelier du duc Philippe le Bon, fonde les Hospices de Beaune, institution caritative qui devient rapidement une vitrine mondiale du vin bourguignon. Les vins partent vers la Flandre et l’Angleterre, et un édit royal distingue pour la première fois « vin de France » et « vin de Bourgogne » à la hauteur du pont de Sens : c’est la première ébauche de protection géographique de l’origine. Quelques décennies plus tard, Louis XIV se voit prescrire du vin de Bourgogne par son médecin. La consécration royale est totale.
De la Révolution à l’UNESCO, comment le vignoble a-t-il forgé sa légende moderne ?
La Révolution française confisque les biens du clergé et de la noblesse. Les grands domaines monastiques sont morcelés, puis le Code Napoléon amplifie ce phénomène en imposant le partage des héritages entre tous les enfants. C’est ainsi que naît le modèle bourguignon des petits domaines familiaux, avec une surface moyenne de six hectares, signature structurelle unique de la région par rapport à Bordeaux ou à l’Alsace.
Le siècle suivant apporte une première mise en ordre : une classification officielle des crus en trois classes préfigure directement la pyramide actuelle. Le vignoble encaisse dans le même temps plusieurs crises sanitaires :
- la pyrale, qui ravage les vignes pendant une dizaine d’années
- l’oïdium, puis le mildiou
- le phylloxéra, découvert d’abord dans le Mâconnais, puis progressivement sur toute la Côte d’Or
Ces épreuves accélèrent paradoxalement la structuration de la filière et renforcent la conscience collective de la valeur du vignoble.
Au XXe siècle, la création des appellations d’origine contrôlée transforme la classification héritée du siècle précédent en droit : les parcelles de première classe deviennent officiellement des Grands Crus. La Confrérie des Chevaliers du Tastevin s’installe au Clos de Vougeot, consolidant le rayonnement culturel de la Bourgogne au-delà de ses frontières. Un tournant décisif en vinification, orienté vers la profondeur et la complexité, propulse ensuite les vins bourguignons au sommet des références mondiales. L’inscription des Climats du vignoble de Bourgogne au Patrimoine mondial de l’UNESCO consacre mille ans d’observation, de travail parcellaire et de transmission.


